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Pax Christi Jeunes dans la jungle de Calais

Publié par jeunescathos le 24 février 2016 - A la Une, Société, Vie des mouvements et groupes de jeunes

Le mouvement Pax Christi Jeunes organise chaque mois un week-end solidaire pour les jeunes qui veulent découvrir une réalité de conflit et essayer de donner un coup de main. Il y a quelques mois, ils étaient dans la jungle de Calais. Reportage.

jungle de Calais - migrants - pax christi jeunesEn avril 2015, une ville nouvelle a été créée en France. On l’appelle la « jungle » de Calais, du mot persan jangal qui signifie forêt. Elle se trouve au nord du pays, non loin de l’Angleterre et de la Belgique. La « jungle » se développe autour d’un terrain marécageux d’un kilomètre sur 500 m, près de la mer. Au moment de sa fondation, elle accueillait 2000 habitants qui venaient de nombreux pays d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Cette colonie est devenue en quelques mois la troisième agglomération du Calaisis. Le 24 octobre, les autorités estimaient que désormais 8000 personnes y vivaient.

« Les habitants de la jungle viennent de pays en conflit, ou se sont enfuis d’un système économique asphyxiant et injuste », nous explique Assan, qui vient du Darfour, où il étudiait à la fac de langues. Maintenant, il espère pouvoir reprendre ses études à Londres ou à Manchester au plus vite. Gani vient du Kosovo. Il habite ici depuis quatre mois. Il est très décontracté et s’appuie sur deux béquilles. « Je me suis cassé la jambe droite en tombant de l’Eurostar Paris-Londres », dit-il dans un français parfait. « Je sais que c’est dangereux, mais je vais essayer de nouveau car au Kosovo il n’y a pas de travail et j’aime bien l’Angleterre », continue-t-il après nous avoir laissé sa carte, où l’adresse qui apparaît indique le Prishtine Hotel Jungle.

La jungle de Calais, camp de réfugiés

jungle Calais - pax christi jeunesLa jungle est le camp de réfugiés voulu en avril dernier par la maire Natacha Bouchart dans la banlieue de Calais. Ainsi, on a préféré concentrer tous les migrants fuyant la faim, les guerres et les déséquilibres économiques, dans un seul terrain inexploité et assez loin du centre-ville touristique. Inexploité pour deux raisons : d’une part, c’est une zone d’intérêt écologique faunistique et floristique de type 1 (ZNIEFF), c’est-à-dire une zone protégée, intouchable ; mais, d’autre part, la jungle se trouve en zone Seveso, donc considérée comme dangereuse et toxique à cause de la présence des usines chimiques « Interor » et « Synthexim ». Depuis avril, les migrants n’ont plus le droit de camper ailleurs. « Là-bas, ils ne dérangent personne et maintenant la ville est plus propre » dit un restaurateur qui travaille à la Place d’Armes. La ville n’est plus la même. Il est désormais impossible de tomber sur un migrant et toute trace de leur présence a été effacée. Toutefois, les opérateurs touristiques de la zone continuent de se plaindre. Ils soutiennent que la présence en ville des migrants leur a fait perdre beaucoup de clients. En fait, depuis avril, le ministre Bernard Cazeneuve a augmenté régulièrement la présence policière pour surveiller le port et l’Eurotunnel. Très souvent,  ces policiers viennent de régions éloignées (Alsace et Ile-de-France) et sont hébergés dans les hôtels de la ville pendant les périodes d’intervention. En outre, les hôteliers qui se plaignent oublient que de nombreuses familles syriennes (parfois plus riches que la plupart des migrants) préfèrent loger à hôtel plutôt que dans la jungle. Et paient au black, avec la complicité des hôteliers et des autorités…

Pour arriver dans la jungle, il faut passer le port, entrer dans la zone industrielle, et continuer jusqu’aux six camionnettes de CRS annonçant l’entrée ouest. De là, nous suivons Muhamed, un jeune irakien qui a fui l’avancée de Daesh, et est très content de pouvoir parler avec quelqu’un. Il a un livre dans la main, « The Secret Adversary » d’Agatha Christie. Il l’a pris dans l’une des nombreuses bibliothèques de la jungle : « comme ça, je pourrai améliorer mon anglais ». Il nous demande de le suivre jusqu’à sa tente, dans la zone des irakiens. Les habitants de la jungle se sont regroupés par pays ou par ethnie d’appartenance. Le « quartier » irakien est habité en majorité par des kurdes. Il y a des familles entières avec les grands-parents, les parents et les enfants. Ceux qui ont la chance d’avoir encore un peu d’argent se sont installés dans des baraques en bois, plastique et tissu. Tous les autres doivent se contenter de tentes qui feraient le bonheur de campeurs et de scouts dans un autre contexte. Muhamed, maçon de 44 ans, vient d’un village près de Mossoul. Il a amené ici toute sa famille. « Je voudrais rejoindre mon frère en Angleterre pour pouvoir vivre tranquille et pour offrir un futur meilleur à mes enfants ». Il boit un thé en attendant l’appel du passeur qui le cachera dans une voiture ou un camion, et s’embarquera sur l’un des nombreux ferries qui relient chaque jour Calais et Douvres.

Une ville dans la ville

Un restaurant informel propose des plats éthiopiens traditionnels et des boissons chaudes. Crédits : Ciric / Guillaume Poli

Un restaurant informel propose des plats éthiopiens traditionnels et des boissons chaudes.
Crédits : Ciric / Guillaume Poli

La « jungle » est traversée par deux axes principaux nord-sud et ouest-est. Des deux côtés de ces rues principales, les Afghans ont ouvert des restaurants et quelques boutiques. Le moment du dîner est l’occasion de rencontrer Ahmed, un chef de cinquante ans venant de Kaboul et qui a travaillé dans la restauration pendant trois ans en Italie. « Il y a quatre mois, j’ai été licencié et j’ai été obligé de partir pour aller chercher du boulot en Angleterre » dit-il dans un italien parfait au fort accent sicilien. « Je suis donc arrivé à Calais. J’ai vu les conditions dans lesquelles vivaient les gens et j’ai décidé d’ouvrir un resto. Je crois que je vais rester huit ou neuf mois et je rentrerai à Catane ». Vu de l’extérieur, le local ne paie pas de mine : la structure en tôle, carton et bois accueille à l’intérieur une salle bien chauffée et éclairée, à l’ambiance familiale. Vers la droite, il y a la cuisine avec un tableau qui affiche le menu : riz, viande, légumes, frites, eau, bière, thé et café sont toujours disponibles. Un repas complet coûte en moyenne trois euros. Pendant que nous mangeons un excellent riz accompagné de poulet rôti, nous en profitons pour observer les couleurs et le dessin des tissus qui recouvrent les parois. Dans la rue, il est possible d’acheter toutes sortes d’aliments ou d’objets à des prix qui ne diffèrent pas trop de ceux qu’on peut trouver en ville.

On est le samedi soir. Les rues et les restos sont bondés de jeunes qui ont envie de s’amuser et de se décharger du stress. Il existe même un théâtre, d’où sort le son élégant de notes iraniennes lointaines. « Tenaistellin ! Demen andaru ? » Comme nous ne trouvons aucun resto éthiopien, nous demandons en amharique à trois jeunes d’AddisAbeba où pourrait-on goûter le meilleur ‘ndoro wat’ de la jungle. Après les avoir suivi pendant quelques minutes, ils nous amènent dans un night-club éthiopien et érythréen. Les éthiopiens ont préféré se focaliser sur ce genre d’exercices commerciaux. En effet, la zone est pleine de boîtes de nuit où l’on peut trouver de la musique, mais aussi de l’alcool, des prostituées et de la drogue.

Le lendemain matin, les chrétiens éthiopiens et érythréens fêtent l’arrivée du christianisme dans la Corne d’Afrique. Ils nous invitent à la messe dans l’église principale, qui dure de huit heures à midi, et qui est suivie d’un repas communautaire. L’église est simple mais élégante et fonctionnelle, comme tous les autres édifices de culte de la jungle.

« Mais dans tout cela, qu’est-ce que fait l’Etat ? » se demande Michel, jeune étudiant parisien venu sur place voir ce qui s’y passe. Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, a annoncé que la présence policière sera augmentée. De plus, des tentes chauffées seront distribuées parmi les migrants et augmenteront les places pour les femmes et les enfants dans le centre d’accueil Jules Ferry.

La générosité des centaines de bénévoles

Depuis avril, chaque jour, des centaines de bénévoles en provenance d’Angleterre, de France et d’autres pays limitrophes, se mettent entièrement à disposition des migrants pour essayer d’améliorer leurs conditions de vie dans la jungle. A côté des grandes associations et ONG comme Médecins Sans Frontières, le Secours Catholique, Salam, etc… on assiste à un véritable élan de générosité de la part de familles, qui arrivent avec des vêtements, de la nourriture et des matériaux de construction. Il y a même des enfants qui viennent partager leurs jouets. Des professeurs donnent des cours de français. François, en master de langues à Lille, vient tous les week-ends organiser des cours dans l’école près du cinéma. « Un jour une amie m’a invité à rencontrer ses amis soudanais qui habitaient ici et depuis je ne suis pas repartie » raconte Marguerite; elle a organisé la projection du film « Les Temps Modernes » de Charlie Chaplin, qui a été beaucoup appréciée. A toute heure du jour et de la nuit, arrivent des fourgons avec de la nourriture et des vêtements. Souvent la distribution a lieu sans aucune logique ou organisation; ce qui peut causer des moments de tension et de violence. Il n’y a pas de gestion des déchets. En général, ils sont brûlés et causent des nuages de dioxine. « Il manque une gestion centrale de toute les aides que la société civile voudrait apporter à ces 8000 désespérés », commente, déçu, un retraité de Bruxelles qui voudrait distribuer des vêtements et du savon, mais qui n’a aucune idée de la démarche à suivre.

Paulos, peintre de l’église éthiopienne

On est samedi soir. Avant d’arriver à la tente, nous sommes attirés par la lumière d’une lanterne à l’intérieur de l’église éthiopienne. Un homme est penché sur une toile avec un pinceau. On peut apercevoir les traits d’un ange qui embroche un démon avec une lance. « Je suis un artiste. Je suis un peintre érythréen. C’est moi qui décore l’église ». C’est comme ça que se présente Paulos. Comme lui, il y a 8000 autres personnes, 8000 autres histoires, oubliées derrière les chiffres et les généralités.

marino

 

Marino Ficco, 22 ans

 

 

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Reportage Pax Christi Jeunes à Vintimille, nouvel an avec les migrants
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